
« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »écrivait le résistant Paul Nizan, il y a près d’un siècle. Voilà qui était sans doute prémonitoire : en 2026, dans les prisons de la République, des jeunes de vingt ans, présumés innocents, qui subissent souvent leur première incarcération, sont brisés par l’administration, au nom du sacro-saint principe de précaution.
Disons-le d’emblée : on ne parle pas ici de n’importe quels détenus. Ceux-là sont dits « DPS »,pour détenus particulièrement signalés, parce qu’ils sont soupçonnés d’avoir pris part à des faits gravissimes, presque toujours en lien avec la criminalité organisée. En raison de ce statut, ils sont soumis par l’administration pénitentiaire à un régime de détention drastique, à la limite de l’humanité, parce que leurs liens – réels ou supposés – avec la pègre les rendent dangereux.
Si les faits dont sont soupçonnés ces jeunes sont d'une gravité indéniable, il appartient à la justice, à l’issue de son œuvre, d'en apprécier la responsabilité pénale et de prononcer la peine juste, celle qui punit, certes, mais qui porte aussi en elle l’espoir d'une repentance et d’une réinsertion. C'est le fondement même de notre État de droit.
Encore faut-il, pour cela, que la justice ait à juger des hommes.
Or, ce que subissent ces jeunes dépasse l'entendement : ils vivent reclus vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans une cellule, sont fouillés à nu trois fois par semaine et privés de tout ce qui, précisément, pourrait les relier à l’humanité. Pas de suivi psychologique, pas de scolarité, pas d'accès à une bibliothèque, pas d'activité professionnelle, pas de formation, aucun contact avec le monde extérieur si cen'est avec les surveillants qui les escortent, en « gestion menottée », jusqu'à la douche ou aux parloirs – quand ils en ont : souvent incarcérés à des centaines de kilomètres de chez eux, les familles n’ont que rarement le temps et les moyens de leur rendre visite.
Lorsque, par miracle, l’administration pénitentiaire accepte de les extraire de leur cachot pour les emmener voir leur juge au tribunal, ils quittent leur cellule entravés aux mains, aux pieds, enserrés par une ceinture de contention, tenus en laisse par quatre gardes cagoulés.
Interrogé par nos soins à l’issue de son interrogatoire sur les causes de ses blessures aux mains, l’un d’entre eux expliquait au juge d’instruction : « j’ai cassé la fenêtre pour ne pas casser la télé et parce que je tapais dans le mur. Je suis en train de perdre la tête ».
Ce régime serait déjà insupportable s'il résultait d'une décision judiciaire mûrement pesée. Il l'est davantage encore lorsqu'on sait qu'il procède, le plus souvent, du seul arbitre de l'administration pénitentiaire, laquelle passe allègrement outre les avis des juges d'instruction ou des juges des libertés et de la détention, n’examine qu’à la marge la personnalité du jeune, sans considération de la place qu'il occupe réellement dans le dossier, et pour cause : elle n’y a pas accès. Un homme peut ainsi se voir infliger le régime le plus sévère de notre arsenal pénitentiaire sur le seul fondement d'une suspicion, sans qu’un juge n’ait eu à se prononcer. Peu importe qu'il ait été le cerveau ou le dernier maillon de la chaîne : le classement DPS est ordonné, et avec lui, ce régime de chien.
Alors, plutôt que de s’en prendre aux avocats que l’on accuse tantôt d’emboliser, tantôt d’injurier, plutôt que de chercher à réduire encore les droits de la défense, à prolonger indéfiniment les délais de détention provisoire, à instaurer le plaider coupable criminel au mépris de l’audience et du contradictoire pourtant vertueux, plutôt que de coller des rustines sur des dysfonctionnements systémiques qui ont conduit notre appareil judiciaire à craquer de toute part, le législateur et le gouvernement feraient mieux de se soucier du relèvement de ces jeunes brisés, humiliés, ensauvagés, et de veiller à ce qu’ils soient traités avec un minimum d’humanité :c’est là la condition pour que l’on puisse, le moment venu, envisager leur réinsertion.
Car, tôt ou tard, qu’on le veuille ou non, ils ressortiront des prisons de la République. Ils n’auront jamais eu vingt ans.
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